Père, il est des hectares de silence entre nous...

Publié le par jean-max mejean

PERE 

 

C'est d'un pays aride à partir du mois de mai que je veux vous parler. Vous raconter le mistral qui arrache tout et décoiffe les ânes, la sécheresse de la terre un peu rouge, caillouteuse comme si la pierre saignait. L'olivier planté même aux abords des autoroutes et des raffineries de Berre l'Étang, témoin muet et torturé d'une histoire millénaire. Le thym qui se cache dans le sillon et se dresse vers le soleil comme pour en capter toute la rigueur. Et la lumière crue dès le printemps, une lumière qui semble vouloir exprimer l'inexprimable, montrer ce que les yeux voudraient cacher. Et les cigales que, déjà, Platon qualifiaient d'âmes des philosophes, qui scandent leur frottement le long des arbres pour en extraire la sève invisible, tout comme le penseur arrache la connaissance d'un monde hostile et souvent en décomposition.

Ils viennent de là mes ancêtres. De cette terre qui n'a jamais fait de cadeau et qui s'étend du Rhône aux Cévennes, avec ses coteaux tapissés de vignes, ses collines presque verdoyantes au printemps, ravagées par le feu du soleil et des promoteurs en été. Un pays, comme sa lumière, sans nuance et que l'on a qualifié à tort de pays des vacances. Il n'y a pas de vacance au désespoir dans ce pays. Mon histoire est hachée comme les feuilles des platanes prises dans les rafales de février.

Mon père était maçon, à moitié italien, et moi je n'ai pas de maison. Quand le train traverse ces plaines bleues, et que je découvre un mas au loin, une petite flamme s'allume qui me dit que ce pourrait être le mien. Une maison plantée dans la garrigue et qui s'ouvre sur la lumière crue, avec peut-être une fontaine devant, et un escalier en pierre qui mène à l'étage. Devant, la petite terrasse où les nuits d'été on entendrait les grillons. Ou alors, dans les Cévennes, je vois une ancienne magnanerie, quatorze pièces, trois étages, au bord de l'Hérault, pas trop loin de la route.

De Beaucaire viennent mes grands parents maternels. On raconte que Tarascon, de l'autre côté du Rhône, est un ennemi et que leurs châteaux respectifs se sont longtemps fait la guerre. Celui de Beaucaire est perdu dans une sorte de forêt, au sommet d'un monticule, et semble un peu en ruine pour le passant distrait. Celui de Tarascon, planté au bord du Rhône, entouré de murailles, ressemble trait pour trait à un château fort. Il cache au fond de ses entrailles la terrible tarasque qui sauva la ville de la peste. Peut-être ces antinomies vivent-elles encore dans le cœur de nos compatriotes, encore et toujours.

Ma grand-mère racontait beaucoup d'histoires sur sa famille, sur son père maquignon, sur sa mère, sur son apprentissage de modiste. Mais rien sur la campagne, sur la nature, sauf qu'elle ramassait des cigales en grimpant aux arbres et qu'elle les cachait dans ses bas. Elle parlait aussi de l'incendie de la rue Barbès où ils perdirent meubles et maison. Et puis, lorsqu'elle rencontra mon grand-père, elle partit s'installer près d'Arles où sa belle-famille, limitée à sa seule belle-mère veuve, était dans la boucherie. Elle devint donc bouchère, au lieu de modiste. On aurait dit qu'alors les vies des gens étaient comme tracées, comme des destinées obscures qui ne trouvent leur sens qu'a posteriori.

Là, vers Beaucaire se dresse la grande cimenterie. C'est peut-être d'ici qu'arrivaient les sacs qui servaient à mon père. Pour construire des maisons, encore et toujours. On dirait que la haute cheminée fume sans arrêt et pollue toute l'atmosphère. Mais qu'importe, le vent violent entraînera bien vite la fumée acide vers la mer. Le ciel reste bleu comme de l'acier surréel.

Il n'a pas construit longtemps de belles maisons. Je ne sais pas car je ne l'ai jamais connu, mais on m'a raconté qu'il avait attrapé une maladie en captivité en Allemagne. Il n'a pas tardé à devenir aveugle, puis très vite déclaré incapable majeur, il est mort sans que je puisse faire sa connaissance. Curieuse histoire qui ne mérite même pas une larme dans son atroce banalité. Je sais seulement que je me suis rendu sur sa tombe trois jours après ses obsèques. J'ai refusé ses deux montres en or que sa famille voulait me donner. C'était pour moi comme si je les avais volées, ces montres. Et puis, le temps qui passe, le tic-tac comme un termite m'aurait fait peur toutes les nuits. Le Tic-tac, c'est aussi le puits artésien près d'Arles où nous allions nous promener, ma mère et moi, lorsque j'étais tout petit.

Il m'arrive souvent de rêver d'un sous-bois que je ne parviens pas à reconnaître. Peut-être est-ce le bois de mon enfance? Que deviennent nos souvenirs quand nous n'y pensons pas, et surtout que deviennent tous ces lieux magiques lorsque nous les quittons pour toujours ?

 

Au loin, la mer qu’on ne voit pas mais qui existe dans les légendes et les chansons. C’est une mère dolente qui ne se fait aucun souci pour ses enfants. Elle vient même boire à l’intérieur des terres, par ses étangs salés qui pénètrent les oliviers et les garrigues. L’été, ils sentent même mauvais à cause de la malaïgue. J’aimerais quelquefois boire leur eau, saumâtre un peu, me baigner nu pour me rafraîchir comme à une source mythique. Je me souviens d’un atterrissage sur Marignane. On frôlait la terre sèche du mois d’août et je voyais notre petite maison, comme un point parmi d’autres toits rouges et la peur toujours présente de m’écraser. La vie est un écrasement ou une noyade, comme il vous plaira. On n’en sort pas vivant. La mer m’engloutit et j’entends encore, plus de trente ans plus tard, les échos des navires dans le port de Marseille. L’internat du lycée dominait la colline. La nuit, on voyait très loin. Le port avec ses bateaux qui entrent et qui appareillent comme de gros diamants lumineux. Je me souviens que leur nombre avait doublé pendant la guerre d’Algérie. Tous les pieds-noirs retournaient dans leur patrie, même si certains ne l’avaient jamais connue. J’entends les sirènes et le gouffre béant de la mer noire, la nuit, comme un grand catafalque vide d’espoir englouti. Tu mugis aussi quand il y a du mistral. Alors, comment ne pas savoir que tu existes, que tu nous hantes, même sur les chromos anciennes avec ta promenade des Anglais. Calme, Méditerranée, mais terrifiante aussi comme ma mère, comme la femme endormie qui se réveille soudain d’un long abandon.

Rêve salé. Mais mon nom indique celui qui est medianus. Je suis le médian, l’intermédiaire, l’indécis. Celui de l’abandon aussi. Et maman, ces allumettes qui me tombaient dessus au moment de mon endormissement biblique, la nuit aussi à la maison. Je me revois, pleurant parce que privé du réveillon des adultes, à cinq ans, dans les escaliers. Je crois que je n’ai jamais cru au père Noël. Le milieu, je suis le milieu du rire et de l'abstinence, comme toutes les fois où j’ai voulu entreprendre et que je ne l’ai pu. Je suis le milieu, l’injustifié, le né de personne. Mon père, ce maçon sans maison et moi qui marche sans arrêt sur la terre. L’abandonné, le laissé pour compte.

Pépétchko et Mémétchka dans leur magasin, sur la place du marché. Leur silence et leur modestie, leur douceur aussi. Et ma mère me coud un vêtement de Pierrot lunaire pour le carnaval. Hissé de force sur le char, avec le fou du village, je sais que j’ai peur et que cette terreur ne me quittera vraiment jamais, comme elle poursuit toutes ces personnes qui ont su une bonne fois pour toutes qu’il n’y a pas d’issue.

Parler de la terre encore. Une terre dont on vient, où l’on ira reposer pour toujours aussi. Je sais que j’ai été très vite émerveillé par les philosophes qui, à l’instar de Leibniz, affirment que l’on ne meurt jamais vraiment. Que ces monades - c’est moi qui l’explique ainsi - ne disparaissent pas et deviennent autre chose. Celles qui constituent actuellement le médian viennent d’ailleurs et redeviendront autre chose. Vertigineux mais essentiel. Quand on a compris cela, on peut devenir à la fois modeste et immense. La vie est immense et pleine de danger. Se reconstruire sans cesse, comme ces vagues sur la plage qui, sans trêve, lèchent le sable et repartent et reviennent. Je ne suis pas comme la mer, je ne suis pas comme la terre. Je me sens autre, toujours au milieu comme le jeudi. Mais le doigt du milieu n’est-il pas le majeur ? Apprendre à le devenir. J’observe une guêpe qui vient se coller sur les taches du petit déjeuner sur la table de Courcaillet. Elle est surprenante parce qu’elle ne sait pas qu’elle est mortelle. Je peux tenter de l’aplatir d’un coup de torchon. Mais elle peut me piquer, provoquer un œdème qui me fera mourir puisque l’hôpital est si loin. Et alors, d’un seul coup, dans ce monde policé, je comprends que je suis entouré par la mort. La guêpe est ma trahison, ma menace. Elle ne le sait pas. Elle vit et se saoule de sucre et d’odeurs. Elle mourra peut-être demain sans avoir délivré son secret : m’aurait-elle piqué ?

Quant à la terre provençale qui porte toute cette végétation à la fois solide et au bord de l’anéantissement, comment la décrire autrement que comme une mère desséchée et sourde qui vit dans des bruissements inaudibles et des entrelacs d’alchimies invisibles. Elle donne, malgré sa rudesse et sa sécheresse apparente, la vie sous toutes ses formes. Qui sait si ce n’est pas elle qui fait vivre la guêpe qui me tuera, qui sait si ce n’est pas elle qui m’accueillera en son sein, pour m’ensevelir à jamais et me faire devenir autre.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout devient. Que deviendrai-je ?

J’aime ce silence sans violence. La terre aussi est calme. La Provence n’est pas un pays de volcans, mais sous les rides uniformes des vignobles se cache le grondement futur et imprévisible du tremblement. Chaud, le giron rouge peut se révéler être un tyran aveugle qui cassera tout dans sa sauvagerie. Quelquefois, j’ai peur d’être comme ça, un peu.

Je n’ai jamais très bien compris maintenant le Suave mare magno de Lucrèce. Dans mes longues nuits insomniaques, alors que je regardais le port et la mer noire par les grandes baies de l’internat, je n’ai jamais songé qu’il était doux de ne rien faire... Il est vrai que je n’y ai assisté à aucun naufrage et que, d’autre part, je crois ne m’être jamais senti en sécurité. Le médian est dans la plus grande indécision. Il n’est pas tranquille. La mer non plus.

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