huit et demi

Publié le par jean-max mejean

FEDERICO X

Le soleil de plomb qui s’abat sur la ville de Rome lorsque Guido est coincé dans un grand embouteillage évoque celui qui accompagne le suicide de Steiner dans La Dolce Vita. Mais ici, il ne s’agit que d’un cauchemar. Un de ces multiples rêves que, patiemment, Federico Fellini a consignés dans son Livre des rêves longtemps inédit et que la famille a enfin autorisé. Otto e mezzo est d’ailleurs ponctué de rêves hormis ce premier qui ouvre le film et se termine sur l’envol libérateur d’un Guiso Anselmi Eole au pied d’argile : le cimetière, la jeune fille de la fontaine, mais aussi des souvenirs qui ont la prégnance et la force des songes comme la séquence de la Saraghina ou celle de l’enfance et du sésame Asa-Nisi-Masa, sans oublier le fantasme du harem et le finale qui se situe entre rêve et cinéma, sorte d’harmonie retrouvée. C’est pour toutes ces raisons qu’Otto e mezzo, au début des années 60, arrive comme un ovni qui va bouleverser le cinéma mondial. À ma connaissance, on n’avait pas encore fait de film sur ce que la littérature a magnifié, à savoir la mise en abyme. Ici, Fellini s’amuse à raconter sa vie, lui qui s’est toujours défendu du péché de l’autobiographie, conçoit un film labyrinthique ressemblant à une véritable analyse jungienne qui plonge ses racines profondément dans l’humus de sa propre vie, mais aussi de la mythologie collective. Faisant œuvre universelle, il propose un cinéma qui va faire école et qui coupe justement tout lien avec le néoréalisme qui l’a vu naître. Fellini le magicien change de style depuis La Dolce Vita, mais il n’a pas perdu non plus son humour, son goût pour la provocation et la caricature, tout en restant profondément mélancolique, lui qui ne sait pas faire de film d’amour comme il le confesse au détour d’une image de ce long film confidence où les confessionnaux abondent en lieu et place du divan freudien. Ne croit-on pas, chez les pères au moment de la punition de Guido enfant, apercevoir l’image subliminale d’un portrait de Sigmund en lieu et place d’un bon père. Le film qui suivra, Giulietta degli Spiriti, ne sera pas compris par le public, qui le trouvera peut-être à juste titre trop autobiographique et, du reste,la petite-bourgeoise qui y est dépeinte ne s’appelle-t-elle pas comme sa propre femme dans sa vie ? Giulietta degli Spiriti enfonçait sans doute un peu trop le clou, car tout le monde avait bien vu que Luisa dans Otto e mezzo, interprété par la sublime Anouk Aimée, déjà vue dans un autre rôle dans La Dolce Vita, incarnait à merveille ici la Masina, l’incroyable Gelsomina de Fellini devenue icône depuis longtemps. Et la charge sera encore plus violente dans La Città delle Donne où la femme incarnée par Anna Prucnal sera montrée comme une hystérique alcoolique.

Danse de femmes dans ce tourbillon infernal, comme si Guido était aussi un petit garçon éternellement puni pour avoir osé faire l’école buissonnière pour admirer la Saraghina qui danse sur la plage de Rimini. Sa mère aurait pu en mourir de chagrin et les femmes de la vie, les femmes de tous les films de Fellini, jusqu’à l’apothéose, hypostasie, de La Città delle Donne, seront là comme des sphinges baudelairiennes pour réclamer leur moment de tendresse, un peu d’attention ou un rôle dans le prochain film. Mais les hommes ne sont guère mieux, ainsi le bal des producteurs qui, à leur tour, sont quérulents, exigeants, demandant encore plus au pauvre Guido jusqu’à sa disparition. Jusqu’à ce critique de cinéma à l’horripilant accent français qui va jusqu’à décortiquer son œuvre exigeant de lui aussi des réponses et des interprétations qui ne seront jamais satisfaisantes. Travailler, donner du texte, composer un scénario, avancer dans cette œuvre immense et épouvantable qu’est la création d’un film ressemble étrangement à une géhenne quelque part, à un calvaire, dont Guido ne s’échappera que par la mort ou le rêve, ce qui est un peu la même chose.

Sans curieusement jamais trouver un moment de repos, un moment pour faire l’amour, cette petite mort comme si Eros et Thanatos ne se rencontraient jamais dans son œuvre, condamné par les Salésiens à ne voir dans le corps immense et sauvage de la Saraghina, divinité païenne qu’on retrouvera au détour du Satyricon sous les traits d’Œnothée, qu’une des multiples incarnations du diable. Ce diavolo que murmure en riant Anita Ekberg lorsqu’elle s’incarne en vamp matrone pour terroriser le pauvre Dottore Antonio coincé entre sa sœur et la religion. La femme fait peur, ou fait rire, ou inquiète, et c’est une autre divinité païenne tout droit sortie des Folies Bergère, sorte de clone de Wanda Osiris (la Mistinguett italienne), qui veut danser une dernière fois pour Guido et qui perd pitoyablement ses perles en remontant dans son grenier où on l’oubliera comme le fantôme de l’opéra.

Otto e mezzo est un véritable labyrinthe et c’est ce qui fait sa force. Plus encore que La Dolce Vita, c’est un film qui a traversé le temps et François Truffaut avait raison de le considérer comme l’un des chefs-d’œuvre incontournables du cinéma dont il s’inspirera à sa façon pour La Nuit américaine. Mais Woody Allen aussi un peu plus tard pour Stardust Memories. Film analytique aussi, il nous livre des clés sur le monde personnel de l’artiste que Fellini s’est pourtant empressé de brouiller en disant notamment que l’accuser d’autobiographie c’est commettre une énorme bévue. Personnellement, je n’aimerais pas finir raillé comme le cuistre critique de cinéma français du film, qui s’inspire de quelqu’un que Fellini a bien connu et interprété par un acteur français qui, au départ, était lui-même critique de cinéma, Jean Rougeul. Que dire donc de cette pure merveille ? Otto e mezzo est le film par excellence, celui qui séduit par sa poésie, sa mélancolie, son désir d’envol et son écrasement, par ses rêves et par le souvenir immarcescible de l’enfance, si bien qu’il sera difficile de faire mieux après. Et quand je pense que les Américains ont envahi Cinecittà pour y filmer leur remake qui, par je ne sais plus quelle alchimie mathématique, est devenu Nine ! Un musical de Rob Marshall tiré de la comédie musicale du même nom avec Nicole Kidman et Daniel Day-Lewis s’il vous plaît ! Mais qu’est devenue la petite musique de Fefé et de Nino ?

 

JMM

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